Deux ans après son précédent passage à l’Odéon, La Grande-Duchesse de Gérolstein retrouvait la scène marseillaise dans la production d’Yves Coudray, avec ses décors minimalistes, sa carte du duché en toile de fond, ses uniformes et ses robes, impeccables et très dessinés. Le dispositif n’a guère changé ; la distribution, elle, renouvelle en partie l’équilibre de la soirée.
Le public, lui non plus, n’avait pas déserté : présent en très grand nombre, il occupait jusqu’aux strapontins.
Cette reprise a confirmé la solidité de la production, tout en apportant quelques couleurs nouvelles dans la distribution.
C’est Florent Mayet, actuel chef du Chœur de l’Opéra de Marseille, qui assurait la direction musicale. Il a tenu l’orchestre avec élégance, entrain et netteté, dans une parfaite synchronisation avec le plateau.
On sait combien cela importe dans une œuvre où les passages parlés sont si importants et nombreux. Il faut ici saluer la qualité de l’orchestre qui donne à la musique d’Offenbach toute sa saveur : vive, claire et délicate.
La mise en scène d’Yves Coudray conserve toute son efficacité. Le dispositif reste assez minimaliste, mais il est utilisé avec une grande habileté. Sur la petite scène de l’Odéon, où près de vingt-cinq artistes peuvent se retrouver en même temps, les déplacements demeurent lisibles, les entrées précises, les effets comiques toujours bien amenés. Les lumières, très soignées, accompagnent cette fantaisie sans jamais l’écraser, donnant du relief à un décor volontairement simple.
Côté distribution, Laurence Janot, qui éclaboussait déjà de son talent la représentation en 2024, confirme encore cette année que le rôle de la Grande-Duchesse lui va comme un gant. Projection impressionnante, clarté, aisance et regards coquins, elle en fait un personnage capricieux, désœuvré et dangereux.
Julia Knecht était déjà présente en Wanda en 2024. La soprano corse, qui connaît si bien l’Odéon et l’univers d’Offenbach, retrouve le rôle avec cette expressivité et ces aigus impressionnants qui la caractérisent. Sa prestation scénique, notamment par son jeu de regards, est très aboutie.
Les quatre demoiselles d’honneur, Olga, Charlotte, Iza et Amélie (respectivement Émilie Bernou, Éléna Le Fur, Miriam Rosado et Pascale Bonnet-Dupeyron) apportent au début du deuxième acte une fraîcheur bienvenue dans la scène des lettres. Toutes quatre se montrent très à leur affaire, même si l’écriture comme la mise en scène ne permettent pas toujours de les individualiser nettement.
Côté masculin, Florian Laconi (Fritz), Olivier Grand (général Boum) et Éric Vignau (Prince Paul) sont les principales nouveautés de cette reprise.
Le premier, que nous avions vu époustouflant à l’Opéra de Marseille dans Barbe-Bleue d’Offenbach, s’empare du rôle de Fritz avec une facilité déconcertante. Ce militaire du rang, propulsé général en chef des armées du duché par les amours frivoles de la Grande-Duchesse, chante et joue avec naturel et beaucoup de drôlerie. Sa puissance et son vibrato impressionnent ; sa très amusante parodie de trompette dans la Chanson du Régiment compte parmi les moments les plus savoureux de l’après-midi.
Olivier Grand campe quant à lui un truculent général Boum. Volontiers ridicule, il est très efficace scéniquement. Ses graves manquent parfois de corps et d’autorité, ce qui prive le général d’une part de son impact martial, mais l’abattage comique compense en grande partie cette réserve.
Autour d’eux, Dominique Desmons en baron Puck, Jean Goltier en baron Grog et Éric Vignau en prince Paul — qui fait valoir une très jolie voix — s’inscrivent avec efficacité dans ces emplois d’opérette volontairement typés, parfois un peu convenus, qu’ils investissent avec beaucoup d’humour.
Enfin, il faut saluer l’inénarrable Antoine Bonelli en Népomuc, affublé d’une invraisemblable perruque et d’une houpette impayable, toujours très apprécié (et à juste titre) ici.
Le Chœur de l’Opéra apporte une contribution indispensable à l’œuvre, par la qualité des pupitres et par son impeccable occupation de la petite scène marseillaise. L’ensemble mérite vraiment d’être félicité.
Le seul léger flottement tient moins à Offenbach qu’au parti pris de mise en scène, au demeurant impeccable, précédant le dernier tableau : les trois conspirateurs restent devant le rideau pendant que l’orchestre accompagne une transition un peu longue. L’attente paraît d’autant plus sensible que le décor révélé ensuite demeure volontairement assez simple.
L’opérette possède ce caractère savoureux et indispensable d’offrir à tous des instants de joie. La Grande-Duchesse de Gérolstein n’échappe pas à la règle. Grâce en soit rendue à tous ces artistes, mais aussi à ce fabuleux Offenbach, maître incontesté du genre. Le public ne s’y est pas trompé qui, venu en grand nombre, applaudissait à tout rompre. La Duchesse, elle, concluait résignée : "Quand on n'a pas ce que l'on aime, il faut aimer ce que l'on a". Ce public-là avait ce qu'il aimait.
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