62 ans après sa création à Broadway, l’Odéon affichait complet en ce dimanche 8 mars pour relever un défi de taille : accueillir, pour la première fois à Marseille, Hello Dolly !, pur classique de la comédie musicale américaine auréolé d’un prestige hors-norme dû à des mises en scène et des interprètes exceptionnels au fur et à mesure des diverses représentations dans le temps.
Conscients de l’enjeu, les spectateurs, jeunes et moins jeunes, s’apprêtaient à vivre ce moment important dans la saison avec curiosité mais avec une appréhension tempérée par l’annonce dans la distribution d’interprètes brillants, familiers de l’Odéon.
D’emblée, l’orchestre de l’Opéra de Marseille les mit en confiance avec un prologue annonçant les thèmes majeurs de l’œuvre.
Le rideau levé, les voilà transportés dans un décor simple, mais qui se révéla savamment étudié. Le fond de scène était divisé horizontalement en deux parties de même dimension séparées par un promenoir. La partie basse offrait en son centre un grand rectangle devant lequel danseurs et comédiens dans des chorégraphies parfaitement réglées et intégrées au déroulement des scènes, changeaient les étals des magasins. Plus tard, un grand escalier, jailli de ce rectangle, permit une chorégraphie bien plus débridée. Le tout sublimé par des jeux de lumière suggestifs soulignant des moments romantiques et d’autres plus enlevés.
Les costumes soigneusement choisis au gré des moments contribuaient aussi au jeu des protagonistes aidant souvent au comique. Témoins la boîte à chapeaux qui servit fort à propos de marchepied à un homme plus petit que sa prétendante ou le chapeau melon d’Horace (Rémi Cotta) avec son drapeau US et sa grosse caisse et, plus tard avec sa serviette autour du cou. Comique renforcé par les jeux de scène comme la leçon de danse donnée par Dolly (Laurence Janot) à un Cornélius empoté (Fabrice Todaro), ou par des réflexions naïves comme celle d’un Barnaby crédule (Grégory Juppin) avec sa « baleine empaillée vivante ».
Rien ne fut négligé pour retenir l’attention du public. Des ajouts au texte initial par exemple comme la réplique d’Horace pastichant Molière en demandant à Dolly qu’elle « lui prête un conseil », des rappels d’un spectacle précédent, en l’occurrence Violettes Impériales avec l’allusion à l’âge du compte en banque. Mais aussi avec la troupe défilant dans la salle avant la fin de la première partie pour donner vie à la parade new-yorkaise.
A ce souci du détail, à cette volonté de faire du public une partie prenante du spectacle, s’alliaient des jeux d’acteurs particulièrement remarquables. En premier lieu, et dès son apparition sur scène, Laurence Janot (Dolly) sut capter la complicité des spectateurs-confidents dans son rôle de femme indépendante, marieuse professionnelle aux multiples ressources et à l’agilité d’esprit. Mais elle fit aussi rayonner pleinement le personnage se transformant dans la seconde partie en véritable meneuse de revue avec ses robes rutilantes, son boa, sa voix chaude et envoûtante et sa gestuelle séductrice tout en descendant l’escalier de l’Harmonia Gardens. Les « boys » en noir et rouge contribuèrent par leurs prouesses vocales et acrobatiques à sublimer l’apparition de ce personnage lors de l’interprétation du morceau que tout le monde attendait : le célèbre « Hello Dolly !». Danseuse formée à l’école de Claude Bessy, la soprano se métamorphosa en une véritable artiste de cabaret grâce à son allant, son aisance, sa parfaite maîtrise de la scène devant un public au comble de l’enthousiasme.
A ce personnage pétillant s’opposait un riche avare farouchement opposé au mariage de sa nièce avec un prétendant désargenté. Rémi Cotta transforma ce barbon grincheux et terne en un personnage souvent ridicule, obsédé par deux idées : trouver une épouse servile (On a tous besoin d’une femme) mais surtout dépenser le moins possible. Lors de la scène du repas à l’Harmonia lorsque Dolly le fit tourner en bourrique, il joua à fond ce rôle de jouet un peu balourd forcé d’avaler ses betteraves. De retour dans son magasin, à la fin du spectacle, il parvint à donner une image en contrepoint avec celle du début. D’emblée peu sympathique par ses manières de traiter son personnel, il devenait presque émouvant face à sa solitude.
Bien sûr, Dolly parvint à ses fins : elle l’épousera. Mais, comme tout est bien qui finit bien, on assista à d’autres unions : celle de Miss Molloy (Julie Morgane) et de Cornélius, résultat d’une rencontre purement fortuite et pleine d’embarras comme celle de Minnie (Laura Tardino) avec Barnaby. On retrouvait là des familiers de l’Odéon qui nous réservèrent quelques surprises. On avait pris l’habitude de voir une Julie Morgane jouant sur une partition comique avec ses costumes extravagants. Ce fut Elisabeth Aubert incarnant une Miss Dollar, vulgaire Castafiore frivole, qui la suppléa dans ce registre. On ne s’attendait pas à une Julie lumineuse, douce, frisant le romantisme dans son duo final avec un Fabrice Todaro touchant, défendant ses acolytes et dévoilant devant toute l’assemblée, avec sa voix chaude, son amour pour sa belle. Un autre couple constitué par Guillaume Revaud (Ambrose) et Sabrina Kilouli (Ermengarde) apportait une note comique décalée à l’interprétation traditionnelle du jeune couple brimé dans son amour, avec les pleurnicheries constantes et exagérées de la jeune fille et le rôle un peu palot du jeune homme Quant à Jean-Luc Epitalon, il endossa avec assurance et dextérité le rôle de Rodolphe, le maître d’hôtel de l’Harmonia.
N’oublions pas les musiciens qui, sous la direction de Didier Benetti, contribuèrent à dynamiser le spectacle. Complices des danseurs, à la fois acrobates et chanteurs, ils leur permirent de se transcender par leurs exploits et parfois leurs prises de risques : pour exemple, les entrechats énergiques sur les marches de l’escalier. Leur chorégraphie très précise et originale était signée Anne-Céline Pic-Savary.
Les nombreux rappels sur scène (au moins cinq) d’un public déchaîné prouvèrent que l’Odéon avait réussi avec panache son défi osé. La mise en scène de cette comédie musicale culte, habilement modernisée, le jeu tout en symbiose des interprètes, qu’ils soient acteurs, chanteurs, danseurs ou musiciens, tout montra que la salle marseillaise était arrivée à faire oublier les interprétations précédentes. Un travail phénoménal pour une réussite extraordinaire et qui mériterait d’être exploité à plus large échelle, pourquoi pas à Broadway ? On peut toujours rêver.
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