Andalousie, Francis Lopez, Odéon.
À ce triptyque, ajouter Carole Clin, l’orchestre et le Chœur de l’Opéra de Marseille ainsi qu’une distribution soignée, et vous avez tous les ingrédients d’un succès assuré.
Et le succès fut bien au rendez-vous : une salle bondée comme je ne l’avais plus vue depuis longtemps, un public enthousiaste qui applaudit, chante, exulte, des artistes manifestement heureux d’être là. Tout semblait réuni pour une matinée parfaite…
Enfin, presque…
Je ne suis pas le plus grand admirateur de Francis Lopez. Si je lui reconnais un formidable talent de mélodiste, la partition de cette opérette m’a semblé un peu trop simple, peut-être trop proche de la variété pour véritablement m’emporter.
Mais le plaisir de ma voisine, son bonheur de reprendre et chanter la plupart des airs, montrent que le compositeur savait, sans réserve, rallier l’adhésion du public. Et cela, finalement, dépasse largement toutes les critiques.
Le livret, ici, reste plutôt convenu. À nos yeux d’aujourd’hui, il semble même daté, ce qui rend l’ensemble un peu monotone. Juanito, marchand d’alcarazas (une sorte de gargoulette) andalou, part au Venezuela pour y chercher fortune, recevoir l’alternative taurine et combler sa fiancée Dolorès. Il y rencontre la cantatrice Fanny Miller, éperdument amoureuse de lui, tandis que Valiente, proscrit jaloux de la chanteuse, les poursuit jusqu’en Espagne.
L’intrigue se complique de multiples quiproquos : Valiente fait une cour effrénée à Dolorès, prête à céder pour rendre Juanito jaloux. Rien de très nouveau : les ressorts hispanisants, flamenco, castagnettes, torero macho, sont attendus, mais ils plaisent au public, qui entre sans réserve dans ce scénario.
On le sait, la scène de l’Odéon est petite. Carole Clin, en habituée des lieux, a su, avec beaucoup d’habileté et de maîtrise, y faire évoluer tout ce monde, parfois plus de trente interprètes. Pas facile pour elle, cependant, de transcender la faiblesse du livret : des décors manquant de précision n’ont guère aidé au voyage, même si les costumes, magnifiques, ont enrichi son propos.
L’orchestre et le Chœur de l’Opéra de Marseille se sont, en revanche, magnifiquement acquittés de leur tâche, sous la direction rigoureuse et attentive de Didier Benetti.
Dans ces conditions et les limites de l’œuvre, il faut reconnaître aux artistes le mérite d’en extraire tout ce qu’elle peut offrir. Jérémy Duffau (Juanito) ou Julia Knecht (Dolorès), le couple vedette, placés devant ce défi de taille, ont eu une entrée un peu laborieuse. Heureusement, ils ont su hausser leur partition au cours de la représentation. On peut toutefois reprocher au premier de parfois surjouer son rôle de matador vaillant, sourire appuyé, gestes un peu forcés, même si, en torero, il finit par trouver une crédibilité vocale et scénique qui lui manquait au début. Julia Knecht, très crédible en fiancée éplorée par le silence de son promis, a su, comme elle nous y a habitués à Marseille, imposer sa projection impressionnante et ciseler de superbes suraigus.
Laurence Janot, en Fanny Miller, avec cette allure pleine de classe qui la caractérise, fut d’une justesse impeccable : expression nuancée, chant clair et pur. Quant à Valiente, Sébastien Lemoine campe le proscrit conspirateur avec tout le sérieux qui sied à ce rôle : graves ténébreux, présence dramatique, regard habité. Une interprétation vraiment marquante. Pépé (Nicolas Soulié), valet d’épée de Juanito, est prêt à tout pour séduire Pilar (Julie Morgane). Jusqu’à préparer, et avaler lui-même, le redoutable philtre d’amour concocté par la Gitane, l’impeccable Christine Tumbarello.
Mais ce n’est pas Pilar,la victime désignée, qui en fit les frais : c’est Greta (Perrine Cabassud), très drôle, dotée de superbes aigus et d’une puissance tonitruante, qui déclencha ainsi les scènes comiques les plus réussies de la représentation. Le couple formé par Pépé et Pilar, irrésistible de naturel et de fraîcheur, a surtout brillé par son talent désopilant, comme il est souvent de mise dans l’opérette.
Les autres rôles ne sont pas en reste : Anny Vogel, en Doña Victoria, la mère de Dolorès, sévère et très élégante, impose naturellement sa présence.
Sereno, celui qui chante les sérénades, est interprété par Damien Barra qui vient éclairer de sa jolie voix un spectacle parfois un peu poussif.
Jean-Luc Epitalon, en aubergiste puis en chef de police, est précieux dans l’intrigue : sa voix est belle, et ses deux alguazils, Rémi Chiorboli et Jean-Michel Muscat, sont eux aussi irréprochables.
On n’oubliera pas, dans cette distribution foisonnante et très solide, de citer Cédric Brignone, lui aussi très juste, même si son rôle de mâle espagnol jaloux est un peu caricatural.
Et enfin Didier Clusel (Baedeker) qui, après s’être blessé à la générale, a tenu avec brio et beaucoup d’humour son rôle adapté à sa canne qu’il a maniée à la perfection.
Le ballet, très applaudi, est venu apporter sa contribution hispanique à une production qui n’en manquait pas.
Si nous avons salué le public venu en (grand) nombre, son enthousiasme et sa joie communicative, il est juste aussi de remarquer l’indiscipline de certains : les nombreux retardataires au retour de l’entracte comme le spectateur qui oublia d’éteindre son poste de radio au début du deuxième acte. Mais tout cela participe aussi au charme de l’opérette et particulièrement de celle-ci, dont on sait la ferveur de ses aficionados, attachants, essentiels. Il est heureux que l’on continue de leur offrir ces œuvres auxquelles ils demeurent si fidèles.
Reste à savoir si ce public, malgré tout vieillissant, suffira encore à porter le genre qui devra, pour survivre, séduire une nouvelle génération…
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