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Lyrica Massilia. Regards lyriques et musicaux – Marseille & Provence

Falstaff, Verdi, Opéra de Marseille
Photo © Christian Dresse

Qu’il soit d’abord dit, urbi et orbi, et avant toute autre considération, que la distribution de ce Falstaff est proprement éblouissante. Nous y reviendrons. En attendant, rappelons-nous que le 9 février 1893, à la création de ce dernier opéra de Giuseppe Verdi à la Scala de  Milan, c’est le baryton marseillais Victor Maurel (1848-1923) qui tenait le rôle-titre.

A l’époque de la sortie de Falstaff, l’art lyrique se trouvait à la croisée des chemins. En Italie, le vérisme, porté par la littérature et la montée des préoccupations sociales, s’apprêtait à déferler. En Allemagne, Wagner rentrait au répertoire et, en France, Berlioz et Massenet faisaient l’actualité. Tchaïkovsky avait également réussi une percée remarquée. Verdi, à 80 ans, n’avait pas épuisé son langage, mais était passé à une autre dimension. Era finito il bel canto et il nous livra comme testament une grande et superbe symphonie avec chœurs et chanteurs solistes ou en petite formation, plus délicate à chanter sous la douche que Rigoletto, Traviata ou Trovatore. Cet opéra fourmille de trouvailles, de duos, trios, quatuors ou octuors vocaux. On pressent une certaine tendresse de Verdi pour ce personnage vieillissant, certes ridicule, mais aussi rendu sympathique par sa truculence.

Cet ultime ouvrage de Giuseppe Verdi, n’avait pas été joué depuis dix ans dans la cité phocéenne. Pour cette reprise qui débute une saison très italienne, il s’est agi d’une invitation, celle d’une coproduction entre les opéras du Luxembourg, de Caen et de Lille. C’est dans cette ville du Nord, avant les deux autres, que la mise en scène de Denis Podalydés, les décors d’Eric Ruf et les costumes de Christian Lacroix ont déjà été chaleureusement applaudis en mai 2002. Le public marseillais a généreusement apprécié la mise en scène et l’interprétation.

Crises multiples obligeant, aussi bien de l’hopital public que de la culture dite classique, le décor avait été inauguré en fond de scène pour le concert de la rock star du piano Kathia Buniatishvili, le 5 novembre dernier. Economie d’échelle, dit-on. Est-ce pour souligner malicieusement que l’opéra (en général) est décidément bien malade ? Toujours est-il que Denis Podalydés a eu la belle idée de  situer ce qu’Arrigo Boito a tiré de William Shakespeare, dans une chambrée d’hôpital psychiatrique.

 

Photo © Christian Dresse

 

La mise en scène de ce Falstaff, qui étonne dans les premiers moments, fonctionne ensuite très bien, les déplacements étant remarquablement réglés, avec des essais réussis de chorégraphie. Ce dispositif permet à la fois d’éviter le grand guignol et de conserver à cet opéra sa dimension tragique, les costumes de Christian Lacroix étant fort adéquats pour apporter la couleur.

 

Il maestro Spotti, qui a déjà dirigé l’œuvre à Parme en octobre dernier, est impérial dans la conduite de son orchestre qui est au mieux de sa forme et donne toute son ampleur à cette œuvre magistrale. Marseille a bien de la chance d’avoir pareil outil à disposition de l’Opéra, d’autant que les chœurs dirigés par Florent Mayet sont de même niveau.

Le fantastique Giulio Mastrototaro, qui mène une belle carrière depuis un quart de siècle, était déjà de la partie pour la création lilloise. Il maîtrise le rôle de Falstaff à la perfection, baryton-bouffe truculent, doté également d’une agilité et d’une puissance vocale de belcantiste. Verdi utilisant parfois la voix de tête, l’interprète du rôle-titre, il s’en sort sans difficulté. Dans la peau boursoufflée d’un homme vieillissant qui regrette son passé de séducteur, ce chanteur parvient à nous émouvoir.

Pour beaucoup, la grande découverte aura été le Ford de Florian Sempey. S’il a déjà connu, lui aussi, une carrière internationale prestigieuse, ce baryton n’était jamais passé par la scène marseillaise, sauf oubli de notre part. On mesure avec sa prestation somptueuse ce que Verdi pouvait demander à cette tessiture en termes d’aigus sonores. A la fin du deuxième acte, un duo entre les deux barytons s’est avéré de toute beauté.

Dans le rôle de Mrs Page, Héloïse Mas que nous avons déjà pu apprécier à Marseille, est d’un dynamisme vocal et physique étonnant, avec un très joli timbre au surplus. Egalement mezzo, Teresa Iervolino est Mrs Quickly et se montre aussi d’une grande efficacité vocale et dramatique, de même que les soprani Hélène Carpentier dans le rôle de Nanetta et Salomé Jicia dans celui d’Alice Ford, deux artistes  dont les éclats cristallins auront été du meilleur effet. Ces quatre femmes, objet du mépris masculiniste, se révoltent comme de joyeuses commères de Windsor.

On notera également les bonnes prestations des ténors Carl Ghazarossian en  Bardolfo et Raphaël Brémard en docteur Caïus.  La basse Frédéric Caton était au diapason en Pistola, aussi bien vocalement que dramatiquement. Nous décernerons une mention spéciale au très jeune ténor Albert Robert Fenton dont les aigus sont pleins de charme et dont la carrière semble prometteuse.

Le public des quatre représentations de ce Falstaff a exigé un nombre impressionnant de rappels, des plus mérités. La saison lyrique marseillaise démarre sous les meilleurs auspices.

 

Published by Jean-Pierre Bacot - Opéra de Marseille

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