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Lyrica Massilia. Regards lyriques et musicaux – Marseille & Provence

Photo © Lyrica Massilia

La Société de Musique de Chambre de Marseille recevait pour sa 1394e séance, ce mardi 18, le Quatuor Ardeo. Un quatuor ardent comme son nom l’indique (ardeo en latin : « je brûle »). On verra tout au long du concert qu’il est remarquable par l’intensité insufflée à chaque œuvre. Le programme suivait une trajectoire expressive et claire : de la tendresse de Dvořák à la fougue nuancée de Mendelssohn, pour s’achever sur la brûlure des Lettres intimes de Janáček et l’amour obsessionnel qu’il vouait à Kamila Stösslová.

Un seul regret : l’absence d’annonce entre les deux pièces de Dvořák et Mendelssohn. Cette transition non explicitée a semé un léger trouble parmi le public et surtout l’a empêché d’applaudir les musiciennes comme elles le méritaient. Après les deux extraits des Cyprès, ou même au tout début du concert, il aurait certainement été judicieux d’indiquer que seules deux pièces seraient jouées : certains spectateurs attendaient une suite, et ceux qui ne connaissaient pas le quatuor de Mendelssohn ne savaient pas ce qui arrivait.

Dvořák commençait dans une extrême douceur, les pizzicatos du violoncelle étaient délicatement posés pour souligner ce moment. Puis l’élan se poursuivait, fluide comme ces vers de Pfleger-Moravsky qui ont inspiré l’œuvre, où chaque note glisse doucement vers la suivante. Mi-Sa Yang prenait alors la ligne comme une soliste naturelle, sans jamais rompre l’équilibre du quatuor et cette mélancolie lumineuse qu’il dispensait. Tout respirait pleinement. Dans la deuxième pièce, la gravité s’installait, les phrases s’élargissaient, le violoncelle donnait du poids à chaque reprise. L’amplitude des émotions grandissait pour emplir la salle et saisir chacun.

À l’entame du quatuor de Mendelssohn (op. 44 n°3), les quatre musiciennes souriaient. Le premier mouvement (Allegro assai appassionato) se déployait ample, lyrique, presque inquiet. On sentait Ardeo transporté par son art : Mi-Sa Yang, dont on connaît le tempérament, se redressait, bougeait, virevoltait ; Yuko Hara n’était pas en reste ; Mirka Scepanovic restait plus sage, sereine et concentrée et Joëlle Martinez faisait entendre son élégant vibrato d’une grande finesse. L’énergie était formidable, leur sens du rythme et de la nuance époustouflant.

Le deuxième mouvement, un scherzo, filait plus rapidement, léger comme l’air au-dessus d’un étang gelé. L’expressivité des violons explosait, le quatuor nous transportait dans un monde enchanteur. Au troisième (Andante), la mélancolie se faisait tendre. C’était beau, immensément doux. Le quatuor modulait l’intensité de ces émotions par des nuances superbes, chacune enrichissant la ligne à sa manière. Le final (Presto agitato) était virtuose, plein d’entrain et de fluidité. Mirka Scepanovic y exprimait une douceur remarquable ; le mouvement, énergique et entraînant, était parfaitement restitué par l’entente entre les quatre musiciennes.

Photo © Lyrica Massilia

Après un entracte de quinze minutes, le quatuor revenait pour nous faire entendre le Quatuor n°2 de Janáček, Lettres intimes, dans sa version avec viole d’amour. C’est Yuko Hara qui présentait l’instrument : dans un français parfait, elle décrivait ses cordes qui résonnent par sympathie, et ce son un peu mystérieux, lointain, cette réverbération naturelle qui donne à la mélancolie de l’œuvre son supplément d’âme.

Janáček évoque ici son drame amoureux avec Kamila Stösslová, de trente-huit ans sa cadette. La musique est bouleversante, Ardeo en soulignait chaque tension. Inquiétude, désir, attente, et cette violence latente qui traverse toute la partition. Les sonorités devenaient graves, profondes, presque inquiétantes. Les violons dont l’attaque était parfois grinçante, parfois angoissante, explosaient dans une expressivité remarquable. C’était âpre et très beau. On se dit alors que Janáček devait être bien triste pour écrire ainsi : la gravité, la douceur, les élans brisés disent tout d’un amour impossible.

La viole d’amour y est parfaite : elle porte les rêves, les visions déchirées, la nostalgie de celui qui aime sans espoir. Dans le dernier mouvement (Allegro), le quatuor déployait une fluidité, un souffle tendu, éreintant, qui apportait une conclusion résignée à cette histoire. On le sait, comme le rappelle une chanson célèbre : les histoires d’amour finissent mal, en général.

Le public applaudit, renversé et même bouleversé par cette interprétation. Pour le remercier et l’aider à revenir de ces émotions, le quatuor offrait en bis Petit rêve d’enfant de Théodore Dubois. La musique est d’une douceur extrême, évanescente. Elle laisse songeur, presque à s’endormir en rêvant la Belle au bois dormant… ou Janáček et Kamila.

 

Published by Jean-Marie Cabot - Société de Musique de Chambre de Marseille

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