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Lyrica Massilia. Regards lyriques et musicaux – Marseille & Provence

 

A l’occasion des 36 ans de la création du Forum de Berre, nous avons rencontré son directeur Mikhael Piccone. Un entretien sans fard dans lequel l’ancien chanteur lyrique raconte son engagement pour une culture vivante, moderne, et résolument ouverte à tous.
 

Qu’est-ce qui vous a poussé à délaisser votre carrière d'artiste lyrique soliste pour poser vos valises à Berre-l’Étang ?

J’ai toujours eu en moi le goût du projet collectif, citoyen et profondément humain. La culture, pour moi, c’est bien plus qu’un spectacle : c’est un outil de transformation, de lien social, de vivre ensemble. J’ai eu la chance de grandir entouré d’arts — d’abord le piano, puis le théâtre, jusqu’à l’opéra — et de passer des écoles de quartier aux plus grandes scènes.

Mais un jour, j’ai ressenti le besoin de ne plus seulement interpréter des œuvres… mais d’en créer, de les penser, de les porter. C’est ce qui m’a poussé à fonder le CALMS en 2019, avec cette ambition de développer des projets innovants et engagés dans le milieu lyrique. Les Voix Solidaires, Opéra Déconfiné, l'Orchestre des Colibris… tous ont en commun cette volonté d’ouvrir la culture à tous, surtout à ceux qui en sont éloignés.

Alors quand l’opportunité du Forum de Berre s’est présentée, je l’ai vue comme une suite logique. Cette ville m’a rappelé mon quartier d’enfance à Marseille : populaire, chaleureux, solidaire. Et le Forum, avec son école des arts et sa programmation pluridisciplinaire, m’est apparu comme un terrain d’action concret pour faire bouger les lignes. Aujourd’hui, je me sens chanceux d’avoir posé mes valises dans un lieu qui incarne une culture accessible, vivante et partagée.

 

Le Forum de Berre-l’Étang fête ses 36 ans. Que représente ce lieu pour la ville et ses habitants ?

C’est un repère, un pilier, presque un membre de la famille pour beaucoup d’habitants. Il a vu passer plusieurs générations : des enfants d’hier qui sont devenus les parents d’aujourd’hui, et qui amènent à leur tour leurs enfants.

Le Forum doit beaucoup à une volonté politique forte, portée par la ville dès le départ. Mon prédécesseur, Patrick Veyron, a fait un travail remarquable pour construire ce lieu, mais rien de tout cela n’aurait été possible sans un engagement municipal profond et constant.

Aujourd’hui encore, cet engagement nous permet d’offrir une école des arts avec 28 disciplines à des tarifs accessibles, et une saison culturelle d’une vingtaine de spectacles par an. Et c’est ce dont les Berrois sont fiers : un lieu reconnu, dynamique, enraciné, qui leur ressemble.

 

La construction d’une nouvelle salle de 350 places marque un tournant. Quelles ambitions accompagnent ce nouvel espace ?

C’est un tournant, oui, et un magnifique élan pour la diffusion du spectacle vivant à Berre. Jusqu’ici, nous faisions des prouesses entre la salle du Forum et la salle polyvalente, mais cette dernière avait ses limites. Ce nouveau lieu va offrir des conditions d’accueil dignes de ce nom, tant pour le public que pour les artistes.

Ce sera un espace pour des formes plus grandes, plus ambitieuses, complémentaires à celles que nous accueillons déjà. Et tout cela, sans jamais transiger sur notre exigence artistique. Ce nouvel outil permet aussi à la Ville de développer sa propre saison, distincte, mais en dialogue avec celle du Forum. Deux programmations, mais une même volonté : enrichir la vie culturelle de Berre-l’Étang.

 

Vous avez pensé la programmation de la prochaine saison intitulée « Carmen Project ». Nous y verrons beaucoup de chanteurs lyriques très connus, mais pas seulement. Sur quels critères l’avez-vous bâtie ?

Carmen, c’est un monument. Un opéra populaire, puissant, et incroyablement moderne par les thèmes qu’il soulève. En 2025, elle soufflera ses 150 bougies — c’était l’occasion parfaite de lui rendre hommage… à notre manière.

J’ai voulu bâtir une saison pluridisciplinaire, ouverte à toutes les formes d’expressions : théâtre, danse, cirque, musique du monde, jazz, et bien sûr lyrique. Les fils rouges ? La liberté, la transmission, le voyage, les luttes, les émotions brutes.

On retrouvera, comme l’année dernière, un équilibre entre spectacles tout public et jeune public. On ouvrira la saison avec une grande soirée espagnole solidaire, et on la clôturera avec une comédie musicale inspirée de Carmen. Deux rendez-vous importants pour notre fonds boursier, parce qu’au Forum, l’accès à la culture reste une priorité.

 

Comment concilier l’exigence artistique qui est la vôtre, votre rôle de directeur du Forum de Berre et l’ouverture à tous les publics dans une ville de taille moyenne ?

C’est toute la complexité — mais aussi toute la beauté — de ce métier. L’exigence artistique que j’ai toujours eue pour moi-même comme chanteur lyrique, je la conserve dans ma fonction actuelle. Être exigeant, ce n’est pas être élitiste. C’est croire que chacun mérite le meilleur, peu importe son origine ou son bagage culturel.

Le Forum, c’est justement ce pont entre excellence et accessibilité. J’ai toujours dit que la culture, comme le sport, devait être un bien commun. Ce n’est pas réservé à une “élite” : tout le monde peut jouer d’un instrument, faire du théâtre, s’émerveiller devant un spectacle. C’est ce qu’on essaie d’insuffler ici chaque jour, avec notre école des arts et nos programmations.

 

Avoir chanté les grands airs du répertoire sur les plus grandes scènes, est-ce un atout important pour le directeur du Forum de Berre ?

C’est un plus, clairement. Cette expérience me donne une connaissance fine des réalités de la scène, de la vie d’un théâtre, de ce que vivent les artistes, de la manière dont se conçoit un spectacle de l’intérieur. Elle m’a permis de nouer des liens solides dans le milieu artistique et d’amener des projets ambitieux au Forum.

Mais surtout, elle me donne une vision sensible du métier : celle d’un lieu qui n’est pas juste une salle, mais un écosystème artistique. J’ai toujours admiré les lieux dirigés par des artistes, où souffle une véritable identité. C’est ce que j’essaie modestement de construire ici, à Berre.

 

Quels sont les prochains rendez-vous qui vous tiennent particulièrement à cœur ? Quelle place accordez-vous aux jeunes générations et aux publics éloignés ?

Je pourrais vous dire : “tous”, et ce ne serait pas loin de la vérité. Mais, j’attends particulièrement notre ouverture de saison avec le Ballet Carmen de Julien Lestel au coucher du soleil — ce sera un moment fort, poétique, puissant qui se terminera avec notre soirée espagnole solidaire, bien sûr avec en prime une paëlla revisitée par le Chef Arnaud Benoît, une paëlla signature !

Mais, j’ai aussi très hâte de retrouver l’équipe pédagogique, les élèves, les projets éducatifs. Notamment celui de Carmen l’Opéra Rock, une création participative prévue en fin d’année avec les professeurs, les grands élèves, la participation de partenaires et d’habitants.

Ce qui est formidable au Forum c’est le lien que nous pouvons faire depuis les plus jeunes années d’un parcours amateur jusqu’à la scène professionnelle. Les jeunes sont au cœur de notre mission : ce sont eux qui feront la culture de demain. Et quand je les vois s’épanouir dans nos ateliers, je me dis qu’on est sur la bonne voie.

 

Le développement du Forum suscite certainement de nouveaux enjeux, y compris politiques. Comment préserver une ligne artistique forte ?

Avec beaucoup de dialogue, une vision claire… et un peu de diplomatie aussi, disons-le. J’ai la chance de pouvoir compter sur la confiance du maire Mario Martinet et de son équipe, qui soutiennent pleinement notre projet. Et ce n’est pas rien.

Même si nous sommes une association, notre mission s’inscrit dans une volonté municipale forte. Le Forum a une histoire à Berre, un ancrage profond, un rayonnement réel. L’arrivée de la nouvelle salle ne vient pas en contradiction avec notre identité : elle l’enrichit. Ce qui fait la force du Forum, c’est justement cette cohérence artistique, cette proximité avec les habitants. Et ça, nous comptons bien le préserver.

 

Diriger une structure culturelle aujourd’hui, est-ce encore un acte d’art, un sacerdoce... ou un combat ?

Un peu des trois, avec une touche de fun en prime. C’est une responsabilité immense, oui. Mais pour moi, c’est avant tout un acte artistique. Je vis chaque saison comme une œuvre à part entière, avec ses scènes joyeuses, ses passages à vide, ses climax et ses rappels. Derrière chaque contrainte administrative, chaque budget à équilibrer, il y a une finalité : retrouver le public, retrouver nos élèves, créer du lien.

Je ne nie pas le contexte difficile — les restrictions budgétaires, les menaces qui planent sur la culture. Mais ici, à Berre, la mairie soutient notre action, et je mesure chaque jour la chance que cela représente. Car la culture, plus que jamais, est un bien commun. Et le Forum, un lieu de résistance joyeuse.

 

Si vous deviez rêver l’avenir du Forum dans dix ans, à quoi ressemblerait-il ?

Mon tout premier vœu serait qu’il soit encore ouvert. Et je le dis sans détour, parce que ce n’est plus une évidence aujourd’hui. Les fermetures de lieux culturels se multiplient, les financements se réduisent, les priorités changent. Alors oui, rêver d’un avenir, c’est déjà espérer la survie.

Mais si vous m’autorisez à aller plus loin : je le vois rénové — notre bâtiment mérite un bon coup de neuf. Je le vois encore plus vivant, plus accessible, encore plus proche des habitants. Un lieu qui continue d’innover, de rassembler toutes les générations, un espace de liberté, de fête, d’imaginaire.

Un Forum qui reste fidèle à lui-même, mais toujours en mouvement. Un Forum où l’on entre par curiosité… et d’où l’on sort transformé.

 

 

Published by Jean-Marie Cabot - Interview

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