Il y a bien longtemps que l’on n’avait pas connu à l’Opéra de Marseille un tel triomphe. Il est vrai que cette Madama Butterfly, production de l’opéra national de Lorraine créée en 2019 à Nancy avec une tout autre distribution, mais la même mise en scène, est une totale réussite. Chanteuses et chanteurs, orchestre, chœurs, réalisation et décor, tout est hors norme.
Cette œuvre de Puccini, créée en 1904 à la Scala de Milan, où elle fut huée, avant un grand succès peu après à Brescia, n’est pas par hasard l’une des plus jouées au monde. Elle relève d’un vérisme, ce style créé par Mascagni, Cilea et Giordano duquel l’orchestre, dirigé par Paolo Arrivabeni, un habitué de la scène marseillaise, a su tirer le meilleur parti. Puccini sait aussi jouer du mode asiatique pentatonique à certains moments-clef de l’œuvre et il s’avère également remarquable symphoniste dans la partie centrale du deuxième acte, maintenant constamment le pathos. Quant à son écriture vocale, elle est reconnue comme étant d’une redoutable efficacité.
La soprano Alexandra Marcellier qui n’en est pas à son premier succès lyrique et vient de chanter le rôle à l’Opéra de Saint-Etienne a été applaudie debout le soir de la première, ce qui n’est pas chose habituelle dans la cité phocéenne. Elle a amplement mérité ce triomphe, faisant passer une incroyable émotion dans ce rôle écrasant, pleurant les graves, sublimant les aigus, se montrant au surplus excellente comédienne. Dans cet opéra dont on ne souligne pas assez l’aspect anti colonial, elle incarne une femme blessée, nommée Cio-Cio-San., sensée n’avoir que quinze ans. Un bel di vedremo (un jour, nous verrons), cet air célèbre du début de l’acte II nous a donné la chair de poule.
Celui par qui le malheur arrive, Pinkerton, marin américain, est magnifiquement interprété par le ténor Thomas Bettinger, qui ne craint pas le contre-ré, la note la plus aigüe que Puccini ait écrite pour cette tessiture. Ce chanteur qui sait faire preuve d’une vaillance quasi wagnérienne, mais aussi d’une douceur expressive, s’est aussi taillé un grand succès.
Eugénie Joneau, mezzo qui donnera un concert samedi 23 novembre au Foyer Ernest Reyer de l’Opéra a été également très applaudie dans le rôle de Suzuki, de même que le baryton Marco Scoffoni en Sharpless. Les autres rôles ont tenu leur partie, Christine Tumbarello, Amandine Ammirati, Miriam Rosado, Francesca Cavagna, Philippe Do, Jean-Marie Delpas Marc Larcher, Frédéric Cornille, Norbert Dol, Pascal Canitrot. Comme à l’habitude, Florent Mayet a dirigé les choeurs avec bonheur. L’orchestre, avec en complément de l’effectif habituel un cimbasso, sorte de trombone contrebasse, était au mieux de sa forme sous la baguette toujours avisée en pareil répertoire de Paolo Arrivabeni.
La mise en scène d’Emmanuelle Bastet est très intelligemment construite dans un entre-deux entre la tradition et la relecture, évitant les « japoniaiseries », offrant tout son espace à la tragédie. Les décors et la scénographie de Tim Northam, magnifiquement éclairés par Berndt Purkrabec, montrent par des jeux de fentes, sans cesse en mouvement, toute l’ambiguïté de la situation entre deux univers, occidental et oriental, interstices entre lesquels se faufile le désir, dans une logique de domination à la fois culturelle et genrée. Le décor évoque les estampes de l’Empire du soleil levant et le jeu des déplacements est très étudié. Quelques traits d’humour, comme ce cerf-volant en forme de papillon, installent une salutaire distance avec le pathos dominant.
Le célèbre duo de la fin du premier acte installe cette attirance entre deux personnes et deux univers, un lien qui se déchirera lorsque le mâle en uniforme reviendra par bateau avec sa femme américaine, obligeant la jeune japonaise à lui abandonner son enfant après la révélation de la bigamie de Pinkerton, avant qu’elle ne se fasse harakiri.
Revenons pour finir sur l’aspect anticolonial de l’œuvre. Les spectateurs d’aujourd’hui entendant : « Je suis de Nagasaki », ne peuvent que frémir, surtout après avoir entendu dès l’ouverture « The Star-Spangled Banner » (la bannière étoilée), chanson à boire qui avait déjà été choisie par la marine américaine avant de devenir, après Puccini, l’hymne national des Etats-Unis. De cette tutelle, le Japon s’est aujourd’hui émancipé, après avoir reçu deux bombes atomiques, mais au début du XXème siècle, la situation était tout autre et les chasseurs de papillons n’étaient pas suspects.
Pour autant Butterfly n’est pas un brulôt anticolonialiste. La musique maintient le rêve au dessus du réel, permettant à une Japonaise et un Américain de chanter leur amour en italien et à ce grand amateur de femmes qu’était Puccini (scribit Olivier Bellamy) de se raconter en musique. Exotique, sentimental, peut-être cet opéra. Tragique, certainement.
Il reste quatre représentations : dimanche 17 octobre à 14h30, mardi 18 à 20h, jeudi 21 à 20 h et dimanche 24 à 14h30.
/image%2F3241380%2F20250526%2Fob_542e05_lyrica-massilia-logo-cream-small.png)