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Pourquoi aller rechercher un ouvrage datant d’un siècle et demi pour en proposer ici un résumé ? D’abord parce que, même s’il a été réédité plusieurs fois à petits tirages, il est fort peu cité, bien qu’étant assez bien documenté. Il s’agit en fait d’une série d’articles regroupés par l’auteur en 1874. L’édition originale a été éditée à Paris chez Sandoz et Fischbacher. La musique à Marseille avait déjà deux bons siècles d’histoire.
Qui est cet auteur? Alexis Rostand (Jean Alexis Hubert) est né le 23 décembre 1844 à Marseille et mort à Paris le 2 avril 1919. Financier de profession, il fut également journaliste et compositeur. Il fut membre de l’Académie de Marseille dont il assura la présidence en 1883 (notons qu’à cette époque, les présidents changeaient tous les ans). Ses ancêtres, bourgeois marseillais, s’occupaient de finance et de beaux arts depuis la moitié du XVIIIème siècle.
Nous posons l’hypothèse, ouverte cela va sans dire à la discussion, selon laquelle nous vivons depuis dix ans une situation musicale exceptionnelle (cf. nos deux articles parus) et que le fait de regarder le passé ne nous conduit pas à un sentiment nostalgique, tout en nous renseignant sur ce que fut la vie musicale. Le Vieux Marseille n’est pas qu’une affaire de vieilles pierres.
Rostand définit le moment de l’édition de son livre comme une période de difficile redémarrage économique, politique et culturel. Cette situation est consécutive à la guerre de 1870 à la Commune (épisode marseillais dont il ne parle pas) et à la bataille politique nationale entre républicains et réactionnaires cléricaux, dont il ne parle pas non plus.
Le fonctionnement de l’art lyrique (le Grand théâtre) est peu reluisant, alors que celui des concerts symphoniques, de la musique de chambre, avec une société des quatuors, et de la musique religieuse lui apparaît en bonne voie d’amélioration. Une société Trotebas qui poursuivra son action au XIXème siècle par un choeur éponyme se manifestait activement en ce registre, principalement pour les fêtes de la Sainte Cécile, patronne des musiciens, le 22 novembre.
Juste avant de publier son ouvrage, Rostand aura réussi à faire jouer un oratorio de son cru. Ruth, sujet biblique est bâti sur un livret d’Eugène Rostand. Il fut donné dans l’immense salle Valette (voir infra) en mars 1872 et à Genève en mars 1874. L’auteur ne fait pas preuve d’une modestie écrasante, puisqu’il n’hésite pas à écrire que son œuvre possède « des accents tour à tour puissants et attendris ». Il donne par ailleurs au fil des pages nombre de détail sur des musiques, des compositeurs et des artistes dont la plupart sont aujourd’hui tombés dans un total oubli.
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Rostand donne par ailleurs un bel exemple de ce qui fut alors localement à la fois glorieux et encourageant. Pétrarque est un grand opéra en quatre actes (en réalité cinq) et cinq tableaux, musique d’Hyppolite Duprat (1824-1889) et livret de Frédéric Dharemon (1825-1886). Né à Toulon, Duprat fut officier de Marine, puis médecin, avant de se consacrer pleinement à la composition. Doté, disait-on, d’une belle voix de ténor, il n’a écrit, outre cet opus magnus, que quelques mélodies. Il a fallu au compositeur (c’est nous qui soulignons) reconstituer les partitions qui avaient brûlé dans le Théâtre lyrique de Paris, incendié par les Communards en Mai 1871. Pétrarque sera recréé à Marseille en 1873, puis donnée dans d’autres lieux, jusqu’en 1884. Pour les mélomanes et musiciens curieux, précisons que l’ouvrage a été réédité en reprint.
Pétrarque reçut en effet un franc succès nous apprend Victor Combarnous dans son Histoire du Grand théâtre de Marseille (Lafitte, 1927, reprint 1980) avec onze représentations, la presse nationale s’étant déplacée en force pour l’événement. L’historien de l’Opéra précise, ce dont Rosant de dit mot, qu’un conflit faisait rage entre la Mairie dirigée par le Républicain Melchior Guinot, puis par Marius Isoard, et le Grand théâtre. La subvention municipale fut supprimée et la saison 1873/1874 considérablement réduite, l’Opéra se réfugiant salle Valette. La crise était alors générale, puisqu’Isoard, Républicain convaincu sera révoqué par le Gouvernement d’Ordre moral, sous la présidence de la République du Maréchal Mac Mahon et celle du Conseil assurée par le Duc De Broglie. Du côté de l’art lyrique, il, fallut (Rostand n’en dit mot) que les musiciens et artistes donnent une représentation des Huguenots de Meyerbeer à leur profit pour adoucir leur misère.
Ces événements dont Rostand ne dit mot, d’une part, comme la mise en valeur avec Pétrarque d’un musicien du Sud, d’autre part, nous permettent de comprendre que la situation musicale marseillaise qui n’était pas très reluisante s’inscrivait dans le contexte politique agité des débuts de la troisième République.
Le passage consacré à l’exécution de la messe de Gounod, certes bien plus tôt, en 1843 à l’église Notre-Dame-du-Mont est très révélateur. (Cette église est celle où Frédéric Chopin avait joué de l’orgue quelques années plus tôt, en 1839 pour les obsèques du ténor Adolphe Nourrit et dont l’acoustique devait être au reste aussi médiocre qu’aujourd’hui). Les organisateurs du concert Gounod n’ont pas été capables de mobiliser l’effectif orchestral requis par l’auteur de Faust, ouvrage que Rostand semble particulièrement apprécier. L’auteur actualise le propos en ajoutant : « Quoi qu’il en soit, cette exécution n’a pas été plus incomplète que beaucoup de celles qu’on entend, soit au théâtre, soit ailleurs », concluant ainsi sa phrase : « mais l’habileté des artistes a suppléé, autant que possible à l’insuffisance des moyens ».
Le Conservatoire de Marseille qui date de 1822 est, un demi-siècle plus tard, en pleine crise, note également Rostand. La municipalité qui conteste le mode de constitution des jurys d’examen crée une école municipale concurrente. Peut-être le conservatoire constituait-il déjà un Etat dans l’Etat.
Plus positivement, la société des Quatuors, ancêtre de la société de musique de chambre qui apparaitra en 1919 et de Marseille Concerts, avait été créée en 1849. Plus tard, en 1868, la naissance d’un Cercle des Artistes, doté d’une salle de concerts situé rue Saint-Ferréol crée une émulation entre musiciens et contribue à structurer un milieu, aussi bien musicalement que socialement.
Au 150, rue Paradis, la salle Vallette construite en 1870 dont nous avons déjà parlé aura permis, avec ses 4.000 places, nous signale Rostand, de programmer des concerts pour un public élargi, à prix réduits, sur le mode des concerts Pasdeloup parisiens, avec des programmes composés d’œuvres courtes.
On aura compris qu’au début de la troisième République, la musique classique à Marseille vivait difficilement, essentiellement au gré des initiatives privées pour les musiques symphonique, de chambre et religieuse. On s’étonnera qu’il n’y ait qu’une seule mention pour le piano, le concert donné au conservatoire d’une marseillaise ayant fait carrière dans la capitale, Melle Octavie Caussemille. Quant au traitement du violon, il un peu moins minimal.
Autres Marseillais connus à Paris, Louis Ernest Reyer et son librettiste Joseph Méry pour Erostrate créé à Baden-Baden en 1871, et dont on(re)découvrira Sigurd à l’opéra de Marseille en avril prochain, en attendant peut-être un jour Salammbô.
Plus généralement et pour conclure ces lignes, on notera après lecture de Rostand intéressante, pour le dit comme pour le non dit, une certaine instabilité des structures musicales phocéennes à ce moment tendu de l’histoire. Cette fragilité est traversée par des moments d’excellence, notamment avec la venue de troupes étrangères. On lit aussi, en constant filigrane, une difficulté des acteurs culturels phocéens à sortir d’un certain provincialisme honteux. Les décennies qui suivirent ne changèrent guère la donne, comme nous l’avons noté par ailleurs, et ce n’est qu’à la fin du XXème siècle que la vie musicale de Marseille se hissera à la hauteur de ce que mérite amplement la deuxième ville de France.
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