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lyrica-massilia

Dix questions à Eric Breton compositeur

6 Avril 2023 , Rédigé par Jean-Pierre Bacot Publié dans #Interview

 

En quelques mots, quelle est votre formation ?

Après des études classiques au Conservatoire d’Avignon, j’ai étudié la composition avec George Benjamin, l’orchestration avec Ivan Jullien et la direction d’orchestre avec Ernst Schelle. Mais je me considère essentiellement comme un autodidacte, dans la mesure où mes études n’ont été que le prélude d’une recherche qui a jalonné tout mon parcours.

 

Comment en êtes vous venu à composer des œuvres lyriques ?

Au début des années 2000, j’ai composé plus d’une centaine de mélodies sur des textes en français, italien, anglais, serbo-croate, portugais, espagnols et autres encore. J’ai également travaillé sur des comédies musicales, des opéras-bouffe, des oratorios et des messes. Il est devenu évident que le texte constituait pour moi un excellent « starter », surtout le texte en prose, qui propose une métrique propice à mon imagination mélodique.

 

Vous avez écrit un nouvel opéra, Le messie du peuple chauve, sur un thème très politique. Pensez-vous que l’art lyrique puisse participer de la critique sociale ?

Je crois que l’objet de l’Art est de nous révéler, par instants, la part immatérielle de nous-même. Cette part qui nous donne un petit supplément d’âme, ou tout au moins une place particulière parmi les organismes vivants. Pour y parvenir, l’Art doit nous séduire, c’est-à-dire, étymologiquement, nous entrainer ailleurs à notre insu. Tout particulièrement la musique, qui par des vibrations invisibles peut nous faire entrevoir fugitivement une réalité supérieure.  Je crois donc qu’il ne faut pas confondre l’impact émotionnel de l’Art et particulièrement de l’art lyrique, avec le cadre fourni par le texte. Je veux dire par là que le compositeur n’est pas le porteur d’un message, dont sa musique serait le véhicule. A l’écoute du Voyage d’hiver de Schubert, je me laisse absorber par une musique suprêmement émouvante, je ne me lance pas dans une grande réflexion philosophique sur la Mort. Pour moi, si questionnement il y a, ce serait plutôt : comment Schubert parvient-il à me toucher à ce point avec les mêmes douze notes de la gamme qui, ailleurs, ne me parlent pas du tout ? Mais bien entendu, tous les thèmes et tous les textes ne se valent pas ! D’où l’absolue nécessité d’un esthétisme qui implique le choix d’un thème noble, universel et découplé de l’immédiateté et de l’anecdotique. Le Messie du peuple chauve est dans ce cas, de même que mon nouvel opéra Le soleil et les autres étoiles. Ce sont des thèmes à la fois sociaux, sociétaux et philosophiques, voire politiques, mais leur choix a pour principal objectif de provoquer mon inspiration et de fournir un cadre cohérent à l’auditeur. En résumé, je n’exprime pas de message, mais je n’aurais pas composé la même chose avec un autre thème ! Comprenne qui pourra (lol…).

 

A l’écoute attentive de cette œuvre, on découvre un langage néo tonal qui fait que la réception en est non seulement possible, mais agréable. Quelle est votre position sur cette esthétique ?

Comme l’a très bien démontré Leonard Bernstein dans son livre La question sans réponse, il n’y a pas de véritable alternative à la tonalité. Le système tonal a explosé au début du XXème siècle, non parce qu’il avait épuisé ses possibilités, mais parce que des théoriciens médiocres ne pouvaient se défaire des normes qui les étouffaient. Au moment même où le Jazz ouvrait des perspectives inouïes - en quelque sorte la découverte d’une nouvelle Amérique - nos bons professeurs s’échinaient à démontrer que Wagner n’avait pas le droit d’écrire le Prélude de Tristan et Iseult, puisque celui-ci débutait par un accord d’espèce du 7ème degré non préparé ! Et ils interdisaient à leurs élèves d’écouter cette musique ! Pire, d’autres théoriciens, déduisant la mort de la tonalité de leur propre incapacité à évoluer, ont voulu substituer à cette norme une autre norme, encore plus restrictive ! La meilleure attitude possible consiste donc à refuser les normes et à puiser dans le trésor que nous offre la complémentarité des douze demi-tons, des rythmes, des timbres, de l’espace et du temps. Sans contrainte et sans diktat.  Je cite Dostoïevski : « La seule loi en art est la liberté totale d’inspiration et de création ». A mon sens, il n’y a donc pas de langage néo-tonal parce qu’il n’y a qu’un seul langage : la musique.

 

A ce propos, la dictature sérielle née avec le deuxième Schönberg, poursuivie par Pierre Boulez et l’espace contemporain  de France Musique a-t-elle une chance de finir un jour ?

La différence entre Schoenberg et Boulez, c’est que le premier a reconnu à la fin de sa vie qu’il s’était fourvoyé dans une voie sans issue. Le plus gênant chez Pierre Boulez n’est pas son œuvre, mais le fait qu’il ait infiltré et paralysé le domaine officiel de la musique en France. Je reviens toujours à cette question de dictature de la norme, qui constitue selon moi le plus grand danger pour l’avenir. Le constat est simple : 100 ans après l’ère atonale/sérielle, 70 ans après Le marteau sans maître, ça ne prend toujours pas ! Ceci ne serait après tout pas très grave, si cette dictature n’avait pas pour conséquence un entre-soi qui condamne les compositeurs à une expression parfois vide de sens, le public a un ennui coupable et les salles de concert à la faillite. Pour répondre à votre question, j’ose espérer que cette dictature puisse au plus vite s’écrouler comme un château de cartes. La pandémie et les crises financières successives vont produire ce que le manque de courage et le conformisme interdisent depuis des décennies. Pour faire écho à la citation de Dostoïevski, je dirais que le créateur ne doit ni se plier à une norme, ni chercher à flatter le public. Mais il ne doit pas oublier que ce public, si on lui laisse le choix, est le seul qui puisse réellement valider une œuvre d’art. Du côté des musiciens et des chanteurs, cette prise de conscience est déjà bien initiée. Il faudra qu’elle atteigne les décideurs pour que les choses évoluent enfin. Il faut laisser le choix au public, au moyen d’un large éventail d’œuvres diverses.

 

Plus généralement quelle est selon-vous la situation de l’opéra contemporain ?

Il me semble que la situation découle directement de ce que j’ai énoncé dans la réponse précédente. L’offre est sclérosée alors que la demande est vivante. Et si elle est sclérosée, c’est que le conformisme étouffe toute forme de contestation. Je vais être plus clair. J’assiste régulièrement à des créations d’opéras contemporains. La plupart du temps, je ne parviens pas à analyser ce que j’entends. Lorsque j’y parviens, je réalise qu’on utilise des « grosses ficelles » éculées. Sans polémiquer plus loin, si telle est ma réaction de musicien possédant un minimum d’oreille et de références, quelle peut être la perception de l’auditeur moyen ? Et encore plus de celui qui ne va jamais à l’opéra et que l’on souhaiterait convertir à cet art sublime ?

 

Parvenez-vous aisément à faire représenter vos oeuvres ?

C’est extrêmement difficile, mais je dois reconnaitre que c’est difficile pour tout le monde. Nous sommes pris entre deux feux. D’un côté les organisateurs qui par crainte du diktat de la norme atonale/sérielle refusent prudemment tout ce qui pourrait les mettre au ban d’une certaine intelligentsia. D’un autre les organisateurs qui tremblent à l’idée de donner sa chance à une œuvre que l’on est bien obligé de décrire comme « contemporaine », faute d’un autre adjectif. Ce qui, au passage, suffit à décrire les ravages dus à la fameuse norme en question.

 

Quel est votre rapport avec les orchestres et les chanteurs que vous connaissez et avec lesquels vous travaillez ?

Eh bien, en droite ligne des opinions exposées plus haut, je vous réponds une chose aisément vérifiable : tous les musiciens, chanteuses et chanteurs, qui ont interprété ma musique sont devenus des amis. C’est-à-dire que celles et ceux qui mettent leur talent au service d’une de mes œuvres s’y sentent bien, considérés, valorisés, heureux de servir un langage cohérent et séduisant (voir description plus haut). C’est avec les décideurs que les choses se compliquent !

 

Vous préparez un autre opus, le Soleil et les autres étoiles. Pouvez-vous nous en dire quelques mots ?

Après Le Messie du peuple chauve, j’ai immédiatement mis en chantier un nouvel opéra, dont j’ai écrit d’abord le livret, très librement inspiré de l’histoire des Moines de Tibhirine. Ceci sans aucune commande, ni aide d’aucune sorte. L’urgence de mon besoin créatif a relégué au second plan toute autre considération. J’ai la conviction d’être parvenu à la pleine possession de mes moyens et de mon inspiration, il me fallait m’y mettre au plus vite. La création sur scène se fera, j’en suis intimement persuadé. Parallèlement au Soleil, j’ai également composé Irina, un opéra de poche sur un livret d’Antoine Selva, créé en novembre 2022 au Théâtre du Chien Qui Fume à Avignon.

 

Pouvons-nous espérer vous entendre un jour à Marseille ?

Eh bien, je me joins à vos espérances. Et j’ajoute que j’ai enregistré la totalité du Soleil et les autres étoiles, avec orchestre et voix. Je tiens cet enregistrement à la disposition de celles et ceux qui souhaiteraient l’entendre. Plus elle sera entendue et plus elle aura de chances d’être créée rapidement.

 

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