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Lyrica Massilia. Regards lyriques et musicaux – Marseille & Provence

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Ce titre aura eu l’occasion, lors de la sortie du livre et du film d’André Halimi en 1976, de rafraichir les mémoires,  C’est le monde de la chanson française qui y fut étrillé pour ses compromissions avec l’occupant nazi. Au moment où se tient au Mucem une belle exposition consacrée à Jean Giono qui pose la question du comportement des écrivains à cette époque, l’attitude de l’opéra n’a, à notre connaissance, jamais été  interrogée dans le cas de Marseille. Concernant l’opéra de Paris, un double CD a été consacré récemment au répertoire programmé en ces années noires (notre photo).

 

Les informations concernant Marseille en cette triste époque ne sont pourtant pas secrètes, loin s’en faut, et l’historien spécialisé André Segond, par exemple, ne cache rien de ce qui passa. C’est de son ouvrage L’Opéra de Marseille, temple de l’art lyrique de 1925 à 1975 (Autres temps, réédition 2013) que sont extraits, la plupart des éléments qui suivent. Mais, disponibilité des sources ne veut pas dire ipso facto, mise en mémoire et lorsque l’on se souvient de ce qui se déroula à quelques mètres de la salle de spectacle au début de 1943, on peut rétrospectivement ressentir un étonnement frémissant devant ce qui au plus haut niveau politique et artistique, releva de la complicité de crimes.

 

Rappelons le contexte historique. Le 11 novembre 1942, les Allemands envahissaient la zone libre, zone sud dans laquelle Marseille se trouvait évidemment. L’opéra dirigé par Paul Bastide, chef d’orchestre et compositeur, depuis mai 1941, interrompit quelques jours ses représentations et reprit le 15 novembre avec le Barbier de Séville, puis Werther.

 

En décembre, un incident eut lieu avec des officiers allemands et des membres de la gestapo présents à une représentation de Lakmé. Charles Richard et Michel Dens (notre photo) refusèrent l’oukase des officiers allemands qui ne voulaient pas que les officiers anglais de cet opéra apparussent en kaki, mais en blanc. Dens fit même une quête pour les prisonniers à la fin du spectacle, s’adressant également au chef local de la Gestapo présent ce soir-là, ce qui lui valut une promesse de déportation  à laquelle il n’échappa que grâce aux bonnes relations que la femme du directeur entretenait avec les occupants.

 

 

Dans un tragique humour involontaire, au début de janvier 1943, fut programmé à l’opéra l’enlèvement au sérail de Mozart, alors que se préparait une rafle de Juifs, justement dans le quartier de l’opéra, laquelle aura lieu les 22-23 janvier. Le 24 verra la destruction du quartier du Vieux Port, rive nord, par les Allemands

Ces occupants ayant décidé dès début janvier 1943 de « nettoyer » cette rive nord du quartier du Vieux port, autour de la Mairie centrale, René Bousquet, alors secrétaire d’Etat chargé de la police leur avait demandé un délai pour mieux organiser cette rafle des Juifs et l’étendre à l’ensemble du territoire marseillais. Non seulement il fut écouté, mais il parvint à recevoir les pleins pouvoirs de la part du responsable nazi local Carl Oberg.

Parmi une dizaine d’auteurs qui se sont penchés sur la question, Jacques Delarue Trafics et crimes sous l’Occupation (Le Livre de poche, 1971)) nous rapporte que cette opération Tiger fut essentiellement l’œuvre de la police et de la gendarmerie françaises et s’étendit à la rive sud, particulièrement au quartier de l’opéra. Elle mobilisa 200 inspecteurs de police et pas moins de 15 compagnies de Gardes mobiles de réserve (GMR). Le total des hommes requis atteignit les 12 000 hommes, lesquels encerclèrent le quartier, nonobstant une journée et demie de perquisitions dans le reste de la ville qui épargnèrent, nous dit-on, les quartiers résidentiels. Le résultat fut l’envoi d’environ 2.000 personnes dans les trains qui les amenaient pour la plupart à une mort abjecte, (798 Juifs, qui seront tués à Sobibor, 600 « suspects » envoyés à Sachsenhausen, 1642 personnes transférés à Compiègne), 1500 immeubles  du quartier seront rasés.

 

Une plaque posée au 14 de la rue Saint-Saëns

par l’amicale d’Auchwitz est ainsi rédigée :

 

« Les 22 et 23 janvier 1943

250 familles marseillaises ont été livrées

à la Gestapo par la police de Vichy pour

l’unique raison d’être nées juives

déportées et exterminées dans les chambres à

gaz de Sobibor et d’Auschwitz, hommes

femmes, enfants, aucun ne revint !

Toi qui passes souviens toi

Ta mémoire est leur seule sépulture »

 

Sur le plan artistique, la censure pesa rapidement sur les œuvres à connotation hébraïque, russe, américaine ou libératrice : la Juive d’Halévy, Madame Butterfly de Puccini, Boris Godounov de Moussorgski, Samson et Dalila de Saint-Saëns,  Guillaume Tell de Rossini furent ainsi exclues des répertoires. Les interprètes juifs furent également rejetés, comme Edouard Kriff, qui chanta encore dans Tannhäuser à Marseille en décembre 1943, avant de se retirer à temps. Mais la saison reprit comme si de rien n’était.

 

Plus d’une année plus tard, le 27 mai 1944, un bombardement américain détruisit une partie du quartier de l’opéra. Dans la salle dédiée à l’art lyrique, seul le plafond fut endommagé. André Segond (p.48) note que, par une coïncidence saugrenue, la fin du Faust de Gounod fit entendre aux spectateurs : « Alerte, alerte ou vous êtes perdus », alors que sonnaient les sirènes donnant  l’alarme.

 

Paul Bastide (1879-1962), même s’il fut remplacé par Jean Marny en juillet 1945, ne fut pas inquiété, le moins du monde, pour avoir dirigé l’opéra pendant toutes les années noires en bonne harmonie avec le gouvernement de Vichy et les occupants. L’ancien directeur musical de l’Opéra de Strasbourg, puis en poste à Vichy, dirigeant à la suite l’Opéra comique à Paris, avant de venir à Marseille,  fut également responsable pendant la guerre les émissions lyriques de la radio diffusion nationale.

 

On doit certes à Paul Bastide pas moins de neuf opéras, dont La Divine Épopée, poème lyrique en cinq actes, créé à l’opéra de Marseille 25 mars 1943, mais ces œuvres, quand bien-même elles seraient intéressantes, ne peuvent faire oublier ce que fut sa complicité avérée avec ceux dont il savait pertinemment qu’il s’agissait d’assassins de masse, les rafles s’étant déroulées à deux pas de son bureau. Cela ne l’empêcha pas de se retrouver, à partir de 1950, membre de l’Académie de Marseille et de poursuivre tranquillement sa carrière musicale.

 

 

 

 

A l’heure où le quartier de l’opéra de Marseille est en pleine rénovation, du sol repavé aux immeubles ravalés, à deux pas d’un centre ville en ruine où l’on commémore les huit morts de la rue d’Aubagne et où des artistes lyriques généreux oeuvrent à aider les malheureux qui ne risquent pas de s’offrir une place, même au poulailler,  il est bon de redire qu’il est des traces ineffaçables. Même s’ils furent rares, certains ne trouvèrent pas le cœur de chanter devant ceux qui étaient peut-être de parfaits mélomanes, mais causèrent six millions de morts, ces Juifs à qui l’on reprochait d’être des Untermenschen, des sous-hommes. Il fallait bien vivre, diront certains. Certes, mais d’autres préférèrent mourir et, surtout, nombreux furent ceux qui n’eurent pas le choix. Passant, passante mais aussi spectateur, spectatrice, quand tu passeras  en te rendant au prochain spectacle,  à deux pas des lieux de l’imprescriptible, souviens toi.

 

           

Published by Jean-Pierre Bacot

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