Une reprise d’anthologie à l’Opéra de Marseille
Jean-Pierre Bacot

Rarement nous aura été donnée l’occasion de voir une mise en scène aussi intelligente et émotionnelle que celle que propose Vincent Boussard des Noces de Figaro dont la première a eu lieu le dimanche 24 mars en matinée à l‘Opéra de Marseille. Sur fond d’une grande qualité vocale sur laquelle nous reviendrons, l’articulation des décors de Vincent Lemaire et des Lumières de Bertrand Couderc avec l’évolution de l’œuvre est magistrale. Les costumes de Vincent Boussard et Elisabeth de Sauverzac sont à associer à ce fonctionnement qui nous fait osciller sans cesse du réel à l’imaginaire.
Tout cela marque subtilement les ambiguïtés autant que la force du désir dans une perspective quasi métaphysique qui nous fait voyager entre le XVIIIème siècle et aujourd’hui, sans le moindre artifice. On parlait jadis de distanciation au théâtre, ici on notera un entre-deux, marqué par des voiles et une mine de détails qui dès l’ouverture mettent en relief le génie mozartien, notamment en habitant les nombreux récitatifs dramatiquement et esthétiquement. C’est toute la légèreté tragique du XVIIIème siècle, aisément transposable à notre époque qui est évoquée. Plus largement la direction des interprètes permet de faire surgir l’émotion à de nombreux moments, en renvoyant probablement plus d’un(e)- spectateur/trice à sa propre histoire.
Le premier rideau est une sorte d’hommage à la rationalité et à l’imaginaire des Lumières, y compris, discrètement à l’appartenance maçonnique de Mozart. Ce qui suit marque, par le décor, les différences esthétiques de classe avant la Révolution, mais sans excès pédagogique, car en adéquation parfaite avec la musique de Mozart. Le montré /caché ou voilé du désir, cet « obscur objet » qui traverse toute l’œuvre, guide l’ensemble de la représentation.
Du côté des interprètes, on ne note aucune défaillance et même une sorte d’effet de troupe qui contribue à cette émotion que l’on ressent à plusieurs moments, même si l’on connaît très bien cet opéra. Une mention particulière sera dédiée à Patricia Ciofi qui incarne, pour une prise de rôle, une Comtesse Almaviva pleine de profondeur. Anne Gillet joue une excellente Suzanne aux aigus rutilants, Antoinette Dennefeld offre un Chérubin de toute beauté et du côté des hommes Christian Federici (le Comte), Mirco Palazzi (Figaro), Marc Barrad (Bartolo) ont eu droit, comme le reste de la distribution, à une ovation longue et méritée du public pour leur prestation à la fois vocale et dramatique. La parfaite entente entre les chanteurs se ressent particulièrement lors des ensembles qui marquent notamment la fin des quatre actes.

Patricia Ciofi et le metteur en scène Vincent Boussard. Photo David Rossi. La Provence
Le soir de la première, l’orchestre dirigé par Marc Shanahan a petit à petit trouvé le souffle nécessaire à un accompagnement des chanteurs et nous a offert une belle prestation. Les chœurs étaient très bien dirigés par Emmanuel Trenque. Les choristes jouent un rôle non négligeable dans la mise en scène comme observateurs des intrigues et regards semi-extérieurs.
Petit rappel historique, aussi connu que soit cet ouvrage, Les Nozze di Figaro, opéra bouffe de Wolfgang Amadeus Mozart en quatre actes, a été créé le 1er mai 1786 au Burgtheater de Vienne, puis dès le 15 janvier 1787 à Prague, l’opéra étant dans les deux cas fort bien accueilli. Il fallut attendre le 20 mars 1793 pour que les Parisiens puissent l’entendre et l’apprécier. Le livret de Lorenzo da Ponte est tiré de la comédie de Beaumarchais la folle journée ou le Mariage de Figaro, le librettiste défiant la censure, puisque la pièce était alors interdite dans la capitale autrichienne. De cette œuvre s’inspira également trente années plus tard Cesare Sterbini pour il Barbiere de Siviglia mis en musique par Gioachino Rossini.
La dernière production des Noces à Marseille remonte à avril 2003, année à laquelle fut éditée, par ailleurs, une partition de l’oeuvre et Vincent Boussard qui l’avait jadis montée au festival d’Aix en Provence, nous offre ici une mise en scène originale dont nous répéterons qu’elle est enthousiasmante et met en valeur une pléiade de jeunes artistes pour le moins prometteurs.
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