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Les relations franco-russes ont connu au cours de l’histoire des hauts et des bas. Sous l’égide de la Société des Amis de Chopin, ce samedi 13 décembre au soir, elles étaient au beau fixe. Entre les deux pays, que trouve-t-on ? Eh bien, la Pologne de Chopin, qui nous invitait, ce soir-là, à la paix entre les peuples et, avant toute chose, entre les musiciens et leurs publics.
La formule qui réunit deux pianistes sera sans doute reprise par les organisateurs, tant elle a magnifiquement fonctionné avec Ludmila Berlinskaya et Arthur Ancelle qui ont enchanté le public, venu très nombreux, au point qu’il a fallu ajouter des chaises.
Ludmila Berlinskaya et Arthur Ancelle jouent en duo au concert comme à la ville depuis 2011. La pianiste russe est la fille du violoncelliste Valentin Berlinsky (1925-2008), fondateur du Quatuor Borodine. Elle a grandi dans l’élite musicale soviétique et a connu la gloire très jeune comme pianiste et actrice. Elle a mené depuis une carrière internationale impressionnante, marquée par de nombreux enregistrements. Arthur Ancelle fut son élève, dont elle a fait un artiste exigeant, très attentif au texte musical. Etonnamment considéré comme un électron libre, il nous est apparu très impliqué dans le répertoire qu’il défend.
Le programme de ces deux artistes prodigieux, mais d’une grande simplicité, qui se produisaient pour la première fois à Marseille, a été judicieusement construit. Pour ouvrir le concert, la Danse macabre de Camille Saint-Saëns a installé d’entrée de jeu une ambiance orchestrale, mettant en évidence l’acoustique de la salle. Face à face, mais sans trop se regarder, les deux complices ont soulevé une première vague d’applaudissements frénétiques.
Venait ensuite le célèbre Ma Mère l’Oye où Ravel déploie sa palette subtile, y compris une écriture pentatonique dans la troisième des cinq parties : « Laideronnette, impératrice des pagodes ». Joué à quatre mains sur un seul piano, l’œuvre demande une subtilité qui n’a pas fait défaut aux interprètes, dans un registre apollinien, avec une écriture faussement simple et une succession d’ambiances.
La Valse du même Ravel est, à l’opposé, et pour rester dans la typologie nietzschéenne, parfaitement dionysiaque. Il existe trois versions de cette colossale partition, pour piano (d’une difficulté transcendantale), pour orchestre (la plus connue) et pour deux pianos, tout cela écrit en 1927. Si la difficulté de la virtuosité requise est un peu atténuée par la version pour deux claviers, le bouleversement qu’exprime cette Valse reste prégnant. C’est un monde, celui que symbolisait la Valse viennoise, qui s’écroule, mais dont des souvenirs émergent. L’harmonie et la rythmique se disloquent progressivement.
La pianiste a rappelé que les relations de Maurice Ravel avec les Russes n’auront pas été de tout repos, marquées par une rupture avec Serge de Diaghilev qui pensait ne rien pouvoir faire de cette Valse, qui se voulait à l’origine un « poème chorégraphique », puis avec Igor Stravinsky, lequel considérait Ravel comme un « horloger suisse », une bien mauvaise définition à propos d’un mécanisme qui se dérègle…
En deuxième partie, nous avons eu le plaisir d’entendre la première suite pour deux pianos de Serguei Rachmaninov, écrite en 1893. Rachmaninov avait 20 ans. Moins connue que la suivante, composée huit années plus tard, cette suite n’en fait pas moins preuve de cette envolée permanente dans laquelle la simplicité des pianistes est précieuse pour ne pas sombrer dans la confusion. Dans la cinquième partie, « les Pâques », avec un motif martelé ostinato et des cloches évoquant l’orthodoxie, on ne pouvait que penser à l’écho que donna plus tard l’Estonien Arvo Pärt à cette écriture à la fois percussive et minimaliste, ce qui n’est pas le cas du reste de l’œuvre, d’une grande fluidité. Cette suite était dédiée à Piotr Illich Tchaïkovski, mais celui-ci mourut cinq jours avant la création.
Le final fut flamboyant avec la Jazz suite d’Alexander Tsfasman (1906-1971), un compositeur russe à découvrir de toute urgence, qui se convertit au Jazz après avoir commencé une belle carrière de pianiste classique. Sa musique évoque celle d’un Gershwin qu’il admirait et l’on peut être reconnaissant aux pianistes de nous avoir fait entendre ce qu’ils maîtrisent impeccablement comme rythmique.
Deux rappels ont été proposés avant une standing ovation finale bien méritée : Always with you, de ce même Tsfasman et Dansa Gaya de Madeleine Dring (1923-1977), une autre découverte .
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A 18h30, en pré-concert, selon la formule bien rôdée de la SMAC, nous avons pu apprécier deux sœurs jumelles franco-belges, d’ascendance napolitaine et sicilienne, Fiona et Chiara Alaimo. A 27 ans, elles possèdent déjà un bagage technique et stylistique étonnant. Après avoir reçu plusieurs prix internationaux, elles poursuivent leur perfectionnement avec le duo Berlinskaya-Ancelle.
Les deux jeunes artistes avaient elles aussi fort bien construit leur programme. La sonate pour deux pianos de Mozart, K. 448 en ré majeur est l’un des grands opus du compositeur. Elles en ont donné une interprétation sensible, très appréciée du public déjà nombreux en cette fin d’après-midi.
Quant à l’œuvre d’Ysaÿe qui suivit, elle n’était pas d’Eugen (1858-1931), immense violoniste et compositeur de talent, mais de son frère Théo (1865-1918), lui aussi compositeur, mais pianiste. Ses variations pour deux pianos op. 10 en mi mineur, écrites juste avant sa disparition, en 1917, pétillent d’inventions et les deux sœurs nous ont donné envie de découvrir les œuvres symphoniques de l’un de ces créateurs injustement oubliés.
Pour clore leur récital, Fiona et Chiara Alaimo ont joué le concertino de Chostakovitch, op 94, créé un an après la mort de Staline qui ne l’aimait pas, en 1954. Deux ans plus tard, il enregistra cette œuvre magistrale avec son fils Maxime. En rappel, nous avons pu entendre Pas des cymbales, opus 36 de Cécile Chaminade (1857-1944).
Bel exemple de transmission que ce concert, où maîtres et grands élèves se mettent au service d’un répertoire élargi, pour un public qui répond enfin à l’appel du grand Frederik.
Le prochain concert des Amis de Chopin promet aussi d’être exceptionnel, avec un week-end Bach dont nous reparlerons, construit en partenariat avec la très respectable Société de Musique de Chambre créée à Marseille en 1919. Cela se passera au Temple du 15, rue Grignan, le samedi 17 janvier, à 17 h30, quatre pianistes présenteront un concert « Bach et l’Italie ». A 20 h, David Lively donnera l’intégrale de l’Art de la Fugue. Le lendemain, le même quatuor de pianistes se produira autour de l’Offrande musicale et Marie-Rosa Günter jouera l’intégrale des Variations Goldberg. Un ensemble de chefs d’œuvre, certes écrits au clavecin, mais, c’est promis, nous n’en dirons rien aux baroqueux, révérence gardée envers tout ce qu’on leur doit en termes de découvertes musicales et d’avancées musicologiques. Quoi qu’il en soit, Chopin ne connaissait pas le Steinway. Mais il a joué sur des Pleyel.
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